GILBERT DIEBOLD:
L'ÉPILEPSIE, UNE MALADIE REFUGE
Page
10: Toutefois, la grande majorité des épileptiques
restent des énigmes car ils ne présentent aucune lésion
localisée curable, aucun foyer fixe susceptible d'être traité
chirurgicalement.
Les troubles de ces
patients-là parlent à mon oreille de psychiatre, sollicitent
mon savoir-faire de psychanalyste, remettent en question mes idées
de médecin formé à la neurologie. Je suis aujourd'hui
convaincu que l'abandon des épileptiques par les psychiatres est
une erreur. En effet, beaucoup d'entre eux, par les circonstances mêmes
de leurs symptômes, indiquent l'existence d'un facteur psychique
dans le déclenchement des crises. Il y a donc un levier thérapeutique
à exploiter, qui peut se combiner avec les autres méthodes
de soin, en augmenter l'efficacité et parfois même les remplacer.
Je précise que
je suis médecin et je récuse par avance toute interprétation
qui tendrait à utiliser mes propos de façon caricaturale.
Il n'y a pas ici de plaidoyer antimédical ou antineurologique mais
une argumentation destinée à montrer que nous pourrions mieux
utiliser les moyens que nous avons, tous les moyens.
Pourtant, je n'ignore
pas que, quelle que soit votre j position, ce livre risque de vous agacer.
Si vous êtes de mon avis, vous regretterez de ne l'avoir pas écrit
à
ma place. Si vos convictions
actuelles sur l'épilepsie ne sont pas les miennes, je vais bousculer
certaines des idées auxquelles vous êtes attaché.
 |
Neurologue exclusif,
vous avez l'habitude de considérer l'épilepsie sous l'angle
lésionnel pour ce qui est de l'étiologie, chimique pour ce
qui est du traitement, avec quelques concessions à la chirurgie,
peut-être et sans doute même un intérêt poli pour
la psychologie des épileptiques: «Ça ne peut pas faire
de mal si ça ne fait pas de bien.» |
Psychiatre exclusif, vous
avez pris l'habitude de déléguer aux neurologues la responsabilité
de l'épilepsie et ne vous intéressez guère qu'aux
"conséquences de ce mal.
Page 15: HUBERT OU
LA FIGURE DU FRERE MORT
C'est Hubert qui m'obligea
à voir une dimension cachée dans le déclenchement
des crises...
Par ailleurs, deux
ans de suite et à la même époque de l'année,
Hubert avait eu des accès de fièvre inexpliquée, cédant
d'elle-même après plusieurs jours. La troisième année,
ce fut la première crise d'épilepsie. Or, cette date des
crises répétées était la date anniversaire
de la mort par noyade dans une fosse d'huile de vidange d'un frère
qui le précédait et qui s'appelait lui aussi Hubert. Bien
sûr, le psychanalyste ne put relier les événements
entre eux qu'après plusieurs mois d'entretiens plu ri-hebdomadaires
avec l'enfant et l'un ou l'autre des parents. Notre collaboration permit
de recouper certaines données qui étaient réparties
au départ entre lui et moi. C'est ainsi que l'histoire se compléta
au fil des années, alors que le psychanalyste avait quitté
le centre et qu'Hubert était hospitalisé dans mon service.
Hubert était
un enfant de remplacement conçu juste après la mort de son
frère «C'était ça ou tuer le responsable »,
un parent et voisin imprudent qui avait laissé sa fosse de vidange
à ciel ouvert. «On a dit qu'on allait oublier, faire comme
si cela n'avait pas eu lieu...» ...
page 16: Hubert
avait aussi une crise chaque fois qui était mis en présence
d'un animal nouveau-né, grand ou petit, souriceau, mouton ou veau,
dans la ferme de ses parents. Je me suis avisé après des
années de perplexité devant ce symptôme que les animaux
nouveau-nés sont gluants comme l'était le cadavre de son
frère au moment où on l'a retiré de l'huile. comme
l'était Hubert quand je l'ai rencontré.
Tout se passait comme
si Hubert. par son aspect, figurait ce qu'il ne pouvait pas penser et encore
moins dire ou se représenter consciemment. Il faisait le mort pour
ne pas savoir qu'il était le double d'un mort. Il savait sans savoir.
Il pouvait montrer mais ne devait pas acquérir de connaissances,
et si on voulait l'y engager, il partait dans sa crise pour y échapper.
Page
21: Actuellement, n'importe qui est saturé d'informations
sur l'autisme infantile, affection rare qui touche un enfant sur plusieurs
milliers. Alors que tout le monde ou presque ignore tout de l'épilepsie
qui affecte une personne sur cent; quel secret! Quel secret ou quelle hâte
? Parmi les affections chroniques, c'est une des plus fréquentes.
Il y a probablement plusieurs épileptiques dans votre école,
dans votre immeuble s'il est tant soit peu grand, ou dans votre entreprise.
Ce sujet expédié
rapidement, aussi bien dans une conversation que pendant les études
de médecine, est le lieu de toutes les confusions et de tous les
mystères. Prototype des maladies psychosomatiques, l'épilepsie
reflète les rapports inquiétants entre le corps et l'esprit.
Plus que toute autre maladie, elle est l'objet de théories fantaisistes
et de mesures excessives. Allez donc savoir... Allez donc savoir si c'est
la contraction des membranes du cerveau, l'épaisseur du sang ou
les passions de l'âme qui sont la cause de l'épilepsie, ou
bien les vers, ou la lubricité, à moins que ce ne soit l'abstinence
de sexe, ou de vin, enfin, plus près de nous, l'hérédité.
Si on a abandonné la corne de licorne, les bains glacés et
plus récemment le bromure, certains hésiteront entre les
médicaments antiépileptiques modernes, la chirurgie ou la
psychanalyse.
Si vous avez la chance
de rencontrer un médecin averti, il ne vous «baptisera»
pas épileptique dès la première crise, il attendra
qu'une nouvelle crise confirme le diagnostic. En effet, bien des événements
de la vie peuvent déclencher une crise d'épilepsie chez tout
un chacun sans que pour autant on puisse dire qu'il est épileptique.
Mais si, avec un intervalle suffisant de quelques semaines, plusieurs crises
adviennent, on pourra dire que vous êtes un véritable épileptique.
Après s'être assuré qu'il s'agit bien d'une crise d'épilepsie.
L'électroencéphalogramme
peut, mais pas toujours, contribuer à l'argumentaire. En enregistrant
l'activité électrique du cerveau à la surface du crâne.
cet examen permet de repérer des figures anormales qui traduisent
la décharge simultanée (et intempestive) d'un grand nombre
de neurones qui font chorus au lieu de chantonner chacun de son côté
comme il se doit. Parfois, on ne voit rien. Parfois, on peut voir plus.
Notamment des signes de telle ou telle affection cérébrale,
s'accompagnant d'épilepsie, comme une infection, intoxication, abcès,
tumeur, anomalie vasculaire. L'électroencéphalogramme reste
un examen précieux, non seulement pour appuyer le diagnostic clinique
mais aussi dans la recherche d'une cause, et c'est pourquoi il est justifié
dès la première crise.
Ce qui signe l'épilepsie,
ce sont les crises dûment attestées. C'est là que tout
se complique, car la clinique en compte pas moins d'une vingtaine de formes
différentes, beaucoup plus si on entre dans le détail. Dans
l'ensemble, les différentes sortes de crises ont des points communs
qui rendent le diagnostic positif assez accessible à un praticien
exercé. Trouver le juste traitement est plus difficile.
Bon nombre de médicaments
sont efficaces contre les crises, comme l'aspirine l'est contre le mal
de tête. L'efficacité cesse avec l'arrêt du traitement.
Mais après tout, vive le Gardénal, le Tégrétol,
le Dépakine,
.
page 29
L'ALTERNANCE AUTISME-CRISES
L'alternance
autisme-épilepsie est un phénomène beaucoup plus parlant
encore. Certains enfants autistes traités en institution s'améliorent,
sortent de leur autisme et se mettent alors à avoir des crises d'épilepsie.
Ces crises disparaissent si l'amélioration de l'état psychique
se poursuit... ou bien si ces enfants retombent dans l'autisme.
Paulo est un petit
garçon dont je fais la connaissance au moment où je prends
la direction médicale d'un service de pédopsychiatrie. C'est
l'été, et je passe de longs moments à observer les
enfants, assis dans le jardin. Je regarde leurs allées et venues
tout en discutant avec les infirmières. Le manège de Paulo
m'intrigue; l'état de ce petit garçon, hospitalisé
depuis plusieurs mois, s'est amélioré. Il commence à
établir des relations avec autrui, surtout les adultes, et semble
intéressé par le nouveau venu que je suis. Il tournicote
autour du groupe et s'approche de moi à plusieurs reprises, en marche
arrière, se dandinant sur la pointe des pieds, en émettant
des vocalises.
.
page
36
Un jour, Isabelle était
sur son pot dans la cuisine familiale. Le frère de sa mère
et sa femme, fort tristes, parlaient à mots couverts devant la petite
de la mort imminente de leur enfant, la cousine d'Isabelle, âgée
de trois ans et atteinte d'une tumeur cancéreuse à évolution
rapide. A ce moment, Isabelle eut sa première crise d'épilepsie.
Lorsque j'appris l'histoire
de la première crise, je suivais Isabelle en consultation depuis
plusieurs mois. A chaque fois, j'avais de longs entretiens avec les
parents au sujet du retard de développement et de langage de leur
fille. Une hospitalisation de jour était envisagée, et a
d'ailleurs été réalisée par la suite.
Après cette
révélation, survenue assez tardivement dans un climat d'entretiens
réguliers, Isabelle n'eut plus jamais de crise. Au bout de plusieurs
mois sans crise, nous avons diminué puis arrêté le
traitement vers l'âge de six ans en quelques semaines sans qu'aucune
crise ne réapparaisse chez cette enfant supposée avoir une
encéphalopathie épileptique. Isabelle est maintenant une
adulte.
Des heures d'entretien
La première
crise reste longtemps cachée. Elle est oubliée. Lors des
premières consultations, nous obtenons à chaque fois la description
d'une crise initiale qui se révèle par la suite être
la seconde ou la troisième. C'est comme si une amnésie générale
concernant non seulement le patient mais ses proches avait recouvert l'histoire
de la première crise. C'est seulement après des heures de
consultations thérapeutiques que nous voyons apparaître ce
récit de la vraie première crise. Il est évident que
les conditions nécessaires pour avoir accès à l'histoire
de la première crise sont très rarement réunies...
En général, un diagnostic est rapidement fait, ou du moins
avancé, et un traitement, le plus souvent efficace sur les crises,
est prescrit. Ceci explique que la plupart du temps, l'épilepsie
est abordée par le biais d'un trouble psychique concomitant, le
plus souvent déclaré sans aucun rapport avec les crises ou
bien consécutif à l'épilepsie. Il est d'ail-leurs
probable qu'à une autre époque, nous n'aurions nous-mêmes
jamais entrepris de longs entretiens avec un patient épileptique.
Bouchard explique combien il a eu du mal, lui, pédiatre, à
convaincre des psychanalystes de s'intéresser aux mouvements psychiques
de ses patients épileptiques, tant ils étaient convaincus
de l'organogenèse exclusive de type foyer lésionnel, tumeur,
anomalie cellulaire ou biochimique pure.
Une maladie grave
Mais il y a probablement
d'autres raisons à l'escamotage de cette première crise.
L'épilepsie est un symptôme violent qui, surtout dans les
formes généralisées, évoque la gravité,
ou bien une étiologie menaçante. C'est un symptôme
qui ne ressemble à rien (ou qui ressemble trop à quelque
chose, dirais-je volontiers), un symptôme insensé. Faute de
pouvoir (ou de vouloir) en découvrir le sens, on se raccroche à
la gravité de la maladie. Aussi exige-t-on du médecin des
explications, et face à sa prudence on s'empare de ses hypothèses
pour en faire des vérités (les points d'interrogation disparaissent
dans la transmission orale). Une question sur un éventuel traumatisme
obstétrical devient «le docteur pense que c'est une asphyxie
à la naissance ». Le compte rendu radiologique indiquant une
petite augmentation de volume des ventricules en utilisant la formule «discrète
atrophie ventriculaire»
.
page
53 Du côté de la médecine
Il est étonnant
qu'une affection qui, selon les statistiques récentes, toucherait
i p. 100 des humains, soit Si hâtivement enseignée à
la faculté. De plus, sauf dans les instances hautement spécialisées,
cet enseignement intègre bien rarement les différents niveaux
de connaissance pourtant théoriquement admis les niveaux clinique,
anatomique, neurophysiologique, génétique, épidémiologique
et psychologique.
Un même vocable,
épilepsie, unifie très artificiellement des formes très
diverses (plus de cinquante dans la classification récente). Il
persiste encore dans la plupart des esprits une croyance en la lésion,
malgré le faible pourcentage de lésions repérées.
Les dogmes se succèdent
et s'annulent à grande vitesse. J'ai vu passer en une vingtaine
d'années des ukases, rapidement abandonnés et remplacés,
sur la monothérapie, sur les dosages. Chacun a son opinion, chaque
laboratoire EEG son montage. Même la classification est prise en
défaut, puisqu'elle a dû admettre une classe des inclassables.
Dans la pratique, rares
sont les patients qui sont suivis durablement par un médecin unique.
Un jeu de relais fonctionne entre pédiatre, généraliste,
neurologue EEG, radiologue. Le patient et son entourage passent de l'un
à l'autre. Il faut dire que ni le patient ni son symptôme
ne facilitent la tache.
Tout concourt à
vider l'épilepsie de son sens. Le symptôme lui-même
déroute que penser d'une absence de pensée? Même si
l'inconscience au cours et au décours des crises n'est pas aussi
universelle qu'on l'a dit et qu'on l'a cru, la suspension de conscience
reste aux yeux de beaucoup la caractéristique de l'affection.
Depuis Ferenczi 2,
plusieurs auteurs pensent que la perte de conscience est souvent en rapport
avec la nécessité d'échapper à une image insoutenable,
que ce soit un danger réel externe, son évocation dans le
monde extérieur, ou encore une pure représentation psychique
inélaborable. Cette hypothèse simple, facile à retenir,
souvent évoquée dans le privé par des confrères
pédiatres ou neurologues, connue depuis presque cent ans déjà,
publiée dans des revues spécialisées, semble pourtant
ne pas avoir droit de cité dans les assemblées de spécialistes.
Une telle résistance au sens n'est pas purement passive, elle doit
nous interroger, et comme toutes les résistances, elle indique l'importance
de ce qu'elle masque.
Nous sommes aussi très
souvent piégés par l'urgence de la situation. On nous demande
avant tout d'arrêter les crises, non de nous interroger sur leur
sens éventuel, et encore moins sur leur possible utilité
(car après tout, il n'est pas du tout exclu qu'elles puissent être,
dans certains cas, un moindre mal, on l'a vu à-propos de leur survenue
chez les psychotiques qui vont mieux...). Dans cette optique, l'information
qui nous parvient est déjà filtrée, et ceci en fonction
de notre interlocuteur et du but qu'il poursuit. Nous avons tous pu constater
à quel point le récit du malade quand il vient seul est différent
de celui de la famille. De plus nous savons que nos prescriptions ne sont
jamais suivies à la lettre et qu'il y a un autre médecin
dans le circuit...
.
page
67
Après ces crise
, ces enfants vont aller prendre leur place dans le lit des parents, chassant
bientôt l'un d'entre eux, ou bien la mère va abandonner son
travail pour pouvoir surveiller son enfant sans arrêt: «Le
docteur a dit qu'il y avait un risque permanent, que ça pouvait
venir n importe quand.»
Bien entendu, la dépendance
fonctionne dans les deux sens; dépendant, l'enfant l'est en partie
parce que celle dont il dépend aussi de lui, comme c'est la règle
dans un couple fusionnel mère-enfant.
La
fonction soupape des crises
Cette fonction de soupape
intervient principalement dans les cas d'alternance autisme-crises. Un
enfant présentant une psychose autistique traitée par la
psychothérapie se met à avoir des «crises à
l'émotion », lorsque son état s'améliore. En
cas de rechute autistique, on voit les crises disparaître.
Nous avons vu comment
Paulo, suite à une intervention de ma part auprès de la mère,
retomba dans l'autisme et n'eut plus de crises. Son épilepsie était
guérie mais son autisme s'était aggravé.
En voulant donner du
sens à ses expressions, j'ai bousculé un roman dans lequel
sa seule place était celle d'un objet détraqué, et
non celle de sujet. Je pense que le roman de la crise n'est parfois qu'un
moindre mal. Le non-sens qu'il confère aux crises et au comportement
du patient peut être nécessaire au maintien de relations avec
les siens. Relations appauvries certes, mais préférables
au brutal baissé de rideau complet que constitue l'autre volet de
l'alternative qu'est le retour dans l'autisme ou dans un déficit
permanent.
En somme, la crise
jouerait le rôle d'une soupape de sécurité permettant
d'affronter une vie relationnelle risquée avec le moyen d'y échapper
quand les effets ou leurs représentants deviennent trop excitants
ou trop effrayants...
Le
recours â la crise
Sorte de réponse
à une situation psychique ment intolérable, le recours à
la crise plutôt qu'à un autre mode de traitement du mal-être
va très vite se surdéterminer. La crise devient alors un
mode de réaction initial, passe partout, efficace. Elle interrompt
toute angoisse et parfois même entraîne des bénéfices
secondaires.
L'enfant a découvert
un moyen rapide et parfaitement opérant de se soustraire aux peurs
inconscientes, voire conscientes, et se rend compte qu'il tient là
un outil de pression et d'action sur l'entourage. La menace d'une crise
fait filer doux père et mère. On protège l'enfant,
on l'entoure, on lui cède tout. Les bénéfices sont
souvent importants et dans nombre de cas vont jusqu'à i accès
a la chambre ou même au lit des parents.
Gatsby a réussi
à s'approprier presque entièrement sa mère, le père
lassé de cet intrus dans le lit conjugal a fini par s'installer..,
dans la chambre de Gatsby.
Hubert n'a pas eu le
même succès auprès de sa mère, sans doute parce
que son «collage identitaire» avec l'enfant mort était
trop violent aux yeux de celle-ci, mais il est devenu le compagnon permanent
de son père qui l'emmène avec lui sur son tracteur. Lorsque
Hubert est fatigué, il l'installe sur une couverture au bout du
champ et continue ses travaux agricoles en le surveillant du coin de l'œil.
page
71
L'enfant épileptique,
comme tous les enfants, navigue entre docilité et opposition, mais
en exagère l'amplitude. C'est pour cela qu'il y a des alpinistes
épileptiques et qui le restent. Thérèse Sutterman
retrace l'histoire d'un homme, alpiniste de haut niveau et épileptique
~. Face à ces apparentes provocations, apparentes parce que nous
savons qu'un accroissement de vigilance fait décroître le
risque de crise et qu'un accroissement de danger fait monter la vigilance,
les prescriptions de prudence s'amplifient jusqu'à en devenir invalidantes.
Les parents de Betty
ont la conviction qu'un facteur psychologique est présent dans le
déclenchement de ses crises. De fait, ils me racontent d'emblée
que Betty est née fin mai, deux jours après le premier anniversaire
du décès de leur premier enfant, Peter. Betty a un petit
frère qui s'appelle Pierre, il a cinq ans de moins qu'elle.
En approfondissant
les choses, j'apprends que le premier enfant, Peter, est mort dans des
circonstances tragiques. Ils étaient à l'étranger,
dans un pays sous-équipé médicalement. Le bébé
présentait à la naissance une anomalie cardiaque grave qui
nécessita une intervention. Il fut transporté à Paris
et y décéda peu après l'opération. Les parents
ne l'avaient pas accompagné et se sentaient coupables de ne pas
s'être assez battus et de n'avoir pu investir suffisamment sur cet
enfant, dont les chances de survie étaient minces. On peut, bien
sûr, imaginer à quel point leur travail de deuil a été
influencé par cela.
La première
crise a eu lieu début juin. Ses accès ont deux formes. D'une
part, ce que Betty appelle «le truc », et que nous pouvons
nommer une cnse psychoaffective. Elle parle du truc comme d'un sentiment
de peur indéfinissable «Je panique et il faut absolument quelqu'un
avec moi, ça dure dix à vingt secondes... Il me faut dix
ou vingt minutes pour ne plus être préoccupée. Ça
me fait cela une ou deux fois dans la même journée et ensuite,
je reste parfois un mois sans en avoir.» D'autre part, elle a des
crises généralisées très rares dont l'une a
été observée par un de mes confrères, pédiatre
hospitalier.
Lorsque je la reçois,
elle ne prend plus de traitement, ses parents ayant préféré
essayer l'homéopathie
... Betty, bien que
fort jeune, comprend très vite ce qu'est un travail psychothérapeutique
et elle trouve un réel plaisir aux associations d'idées et
aux interprétations que je lui propose. Dès la première
séance, elle me raconte la circonstance du plus récent de
ses «trucs ». Elle lisait dans un journal pour enfants une
histoire que je pourrais qualifier de «non-sens» une famille
va déjeuner au restaurant et le serveur, prenant leurs commandes
au pied de la lettre, leur sert par exemple l'eau plate dans une assiette
plate. Elle remarque avec moi que sa crise est survenue alors qu'on prenait
une chose pour une autre en jouant sur les mots, au pied de la lettre.
A la séance
suivante, Betty raconte un rêve «Une poupée Pierrot.
Elle coûte 9,80 F. C'est une toute petite poupée blanche au
visage blanc avec des paillettes.» (Pierrot/Peter/Pierre.) Puis elle
me dit qu'elle a eu un «truc» dimanche soir avant de s'endormir.
page
81
Betty n'a pas eu son
truc depuis assez longtemps; elle me raconte «Maman, elle vous a
pas dit, elle a rêvé qu'elle avait son truc ! ». Puis
elle raconte qu'elle a lu un livre qui parlait d'un enfant qui avait une
épilepsie «C'est amusant de lire ça, tous ses professeurs
le voyaient comme un enfant normal sauf le professeur de gymnastique qui
avait peur pour lui... Il l'a privé de son activité préférée,
alors il est devenu mauvais élève.»
La semaine suivante,
elle ne vient pas car elle a été hospitalisée, en
état de mal convulsif. Ses parents m'expliquent qu'elle ne voulait
pas venir à la consultation car elle avait peur de ne pas rentabiliser
les séances. Le compte rendu de l'hospitalisation précise
que les examens complémentaires, y compris la ponction lombaire
et l'IRM, ont été normaux, l'EEG montrait une activité
critique indiscutablement temporale gauche. On a constaté deux crises
prolongées de plus de quinze minutes qui ont cédé
avec du Dilantin. Betty sort de l'hôpital au bout d'une semaine avec
un traitement de Valproate retard.
Je suis alors amené
à négocier le prix de mes séances avec Betty afin
de m'assurer qu'elle accepte de continuer à venir au rythme d'une
fois par semaine. Elle raconte le rêve suivant «Maman demandait
à mon petit frère (Pierre) de lui dessiner un miracle. »Je
suggère «Ressusciter les morts... guérir les crises...
», elle répond «A mon avis, il n'y aura pas besoin de
miracle. »
page
88
Elle comprend d'abord
qu'elle est confondue avec un autre, un enfant mort, et petit à
petit elle introduit des nuances qui dénouent l'identification à
l'autre. De façon assez fine, elle fait participer ses proches à
ce progrès et, tout en rassurant sa mère, l'amène
à la voir telle qu'elle est. Deux facteurs me semblent très
remarquables, d'une part la capacité immédiate que Betty
manifeste à comprendre à quoi sert une psychothérapie
et à jouer le jeu avec une abondance de rêves. D'autre part,
la participation des parents, fort intelligents et sensibles eux aussi.
Si je souligne ces deux facteurs, c'est qu'ils me semblent avoir une valeur
pronostique importante et qu'ils soutiennent mon propre travail.
Puis elle rapporte
des rêves dans lesquels elle traverse victorieusement des épreuves
où elle échappe à des animaux cachés, comme
des vipères, qui vou-draient la tuer. Et puis... last but flot least,
elle me dit que si elle devait vivre sur une île déserte et
qu'elle ait le droit d'emporter trois choses, elle prendrait ses deux chiens
et une radio, ou plutôt des livres de philosophie... quelque chose
qui donne à penser et de quoi écrire!
Alors, nous espaçons
les séances de plus en plus, pendant environ six mois, au cours
desquels elle fait des rêves de deuil «Quelqu'un habillé
de noir et de violet frappe ma mère.» Puis elle rêve
d'une chenille qui s'épanouit en passant par les couleurs noir,
violet, jaune, blanc
page
89
D'un commun accord,
on arrête les séances. Betty me donne de loin en loin de bonnes
nouvelles.
Au bout de trois ans,
elle revient me voir, car elle pense avoir eu des «légers
trucs », espacés de plusieurs mois. Il se trouve que ces «trucs»
correspondent à des situations de duplicité. Une fois, en
lisant Ornulphe l'hypocrite de La Bruyère, symbole de duplicité,
et une autre fois en allant avec une copine voir un garçon avec
un sentiment partagé devant la perspective d'entrer dans le jeu
amoureux des adolescents.
Je lui conseille de
refaire un électroencéphalogramme. Le jour où elle
passe cet examen, qui se révèle normal, elle a une crise
généralisée. On lui prescrit de nouveau du Dépakine,
et ce d'autant plus qu'elle doit aller à l'étranger. Le traitement
la rassure, ainsi que ses parents.
Nous avons repris les
séances. Le thème de la duplicité est entré
en écho avec un événement de l'histoire familiale
qu'elle me révèle à ce moment-là sa mère
a elle aussi été prise dans un jeu de doubles inconscients.
En effet, à dix-sept ans, elle apprit qu'elle avait deux sœurs,
deux filles de son père dont elle ignorait totalement l'existence.
D'autres événements
d'importance jouent certainement un rôle dans la reprise des crises
la dégradation rapide de l'état de santé des deux
grands-parents paternels, qui habitent la même maison qu'eux, et
le décès récent du grand-père.
L'histoire de Betty
est assez emblématique. Cette jeune fille a une potentialité,
vraisemblablement organique, à réagir par des crises, mais
elle ne le fait que dans des circonstances très particulières
qui sont des rappels brutaux de son histoire de double inconscient.
page
91
Il faut maintenant
préciser ce que j'entends par psychothérapie. En effet, dans
certains cas (Victor et Franck), quelques séances sont suffisantes,
alors que dans d'autres situations (Gatsby) une quinzaine d'années
de suivi psychothérapique a été nécessaire.
Pour Cédric et Thérèse, jeunes adultes, une psychanalyse
s'est révélée possible et utile.
QU'EST-CE QUI
SPÉCIFIE LA PSYCHOTHÉRAPIE?
Sans hésiter,
je réponds que c'est le psychothérapeute. Il doit être
psychanalyste puisqu'il s'agit d'une véritable analyse des processus
psychiques; mais ce mot de psychothérapie recouvrira des modalités
de rencontre bien différentes selon les couples médecin-patient.
Toutefois, à mon sens, la libre association d'idées est la
condition sans laquelle on ne pourrait pas parler de psychothérapie;
sans la libre association, nous entrons dans des formules pédagogiques
qui ne sont appelées psychothérapies que par excès
de langage. Je ne parlerai donc que pour mémoire et, à la
fin de ce chapitre, des autres formes de thérapies relationnelles
(relaxation, etc.). En revanche, une assez grande diversité me paraît
nécessaire dans les modalités d'organisation du traitement,
en tenant compte de la nature de l'affection, de la possibilité,
voire de la probabilité d'une crise en séance. Par ailleurs,
comme nous parions essentiellement d'enfants, on aura souvent recours aux
habituels médiateurs de la rencontre patient-thérapeute,
c'est-à-dire le dessin, le jeu, les jouets.
L'indication, comme
pour toute psychothérapie, est plus liée à la nature
de la rencontre qu'à la forme clinique, dès lors qu'on aura
éliminé les épilepsies liées à une encéphalopathie
évolutive certaine. L'indication se construit autour des données
de cette rencontre. C'est-à-dire que nous avons à apprécier
la capacité de notre patient à établir des liens entre
les éléments de son histoire...
page
101
Ceux qui auront compris la complexité de cette affection n'en seront
point étonnés, les recoupements, les polysémies, sont
inhérents au génie de cette pathologie; vouloir y échapper
nous aurait condamnés à un simplisme que je réprouve.
Mais avant de reprendre
les thèmes principaux, que vous avez déjà repérés,
je voudrais insister sur un des thèmes omniprésents dans
ce travail l'identification inconsciente à un double mort.
Cette identification
est sans doute à l'origine de ce que Thérèse Sutterman'
nous enseigne lorsqu'elle écrit «L'épileptique se vit
comme en danger d'être victime d'un infanticide.» Disant cela,
elle fait une véritable révolution copernicienne face à
la proposition que Freud avait avancée dans «Dostoïevski
et le parricide ». En effet, Thérèse Sutterman nous
dit que le fantasme évité par la crise n'est pas seulement
un fantasme de mort mais un fantasme de meurtre.
Les stratégies
dont je vais vous parler maintenant la crise, les paires de doubles, les
cuirasses psychiques, ont pour but principal d'échapper à
cette figuration terrifiante.
La
nescience
La nescience , cette
curieuse particularité de l'organisation d'un grand nombre d'épileptiques,
se retrouve partout.
Rappelons qu'il s'agit
de cet entretien du flou, de l'à-peu-près, du manque de curiosité
concernant certains secteurs de la vie psychique et qui semble affecter
non seulement le malade mais aussi son entourage, et parfois les thérapeutes.
C'est probablement cette collusion du non-savoir qui est à l'origine
de l'effet de non-sens dont nous avons parlé plus haut. Ce phénomène
a toujours été repéré dans les épilepsies
sous le nom de bradypsychie, lenteur d'idéation, viscosité
intellectuelle. Jean-Jacques Blevis avait décrit ce phénomène
sous le nom de «l'insu ». Dans son étude numéro
26, Henri Ey donne une longue description des différentes théorisations
qui ont pu être proposées. Je me garderai d'y revenir, craignant,
si je cédais à cette tentation, de participer moi-même
à l'entretien de cette nescience par le foisonnement d'informations,
faisant la politique de l'aiguille dans une botte de foin.
Il y a bien d'autres
moyens de se tenir à l'abri du savoir. On peut ne pas regarder ni
écouter. Ou bien, regardant ou écoutant, ne pas voir, ne
pas entendre dès lors que ce que l'on voit ou entend est trop éloigné
de ce que l'on peut intégrer. On peut aussi «se rendre bête
», du moins dans un secteur, en s'interdisant les associations d'idées.
Un de mes patients, professeur fort intelligent, se mettait à fonctionner
ainsi dès que notre conversation se rapprochait des circonstances
de sa première crise, comme pour se cramponner à une version
simpliste qui ne l'impliquait point et qui l'éloignait de l'hypothèse
pourtant évidente de l'infidélité de son épouse.
On peut également
tenir à distance la perception en la médiatisant par divers
artifices, comme mon cousin qui n'aborde la famille que dans le viseur
de son appareil photographique. Nous avons vu plus haut bien d'autres mécanismes
le flou du discours, l'usage des petits mots, le clivage entre ce qui serait
psychique et ce qui serait organique, ce qui serait affectif et ce qui
serait cognitif. Pourtant, ces moyens peuvent, à un moment donné,
n'être plus que des «petits moyens» et rendre nécessaire
le recours aux «grands moyens », et c'est la crise.
page
103
Nous savons que Ferenczi
6, dans les années 20, avait déjà proposé une
hypothèse de ce genre lorsqu'il disait que certains épileptiques
trouvent dans la crise et l'inconscience qui l'accompagne une échappatoire
à des représentations insupportables. Soulayrol, à
plusieurs reprises et notamment dans un article paru en 1991 ', a insisté
sur cet aspect à propos des enfants qui sortent de l'autisme et
qui, à ce moment, se mettent à faire des crises d'épilepsie.
(J'en ai donné un exemple avec Paulo.) Enfin, Boyer, Deschatreftes
et Delwarde 8, dans un article sur le syndrome de West, considèrent
certaines crises comme des moments autistiques de courte durée permettant
à l'enfant de se couper un instant du monde extérieur, alors
perçu comme trop dangereux. Tout se passe comme si, dans la panoplie
des moyens propres à se couper d'un monde hostile, l'épilepsie
occupait une place de choix radicale et somme toute économique comparée
à ces moyens plus invalidants que sont le repli autistique, par
exemple, ou le déficit intellectuel. Soulayrol précise bien
les choses lorsqu'il écrit «En fait, dans la crise, il y a
plus qu'une mentalisation débordée, c'est la pensée
tout entière qui disparaît complètement au lieu d'assister,
indifférente ou stupide, à la somatisation.» Et plus
loin «Autrement dit, l'inconscience est telle qu'elle supprime aussi
l'inconscient et son fonctionnement.»
L'hypothèse
que je défends et qui fait de la crise d'épilepsie un moyen
de protection contre quelque chose qui serait pire ne se conçoit
bien que si l'on considère le patient comme un être identifié,
faisant partie d'un groupe familial et ayant un besoin vital de s'y maintenir.
Il arrive que la crise d'épilepsie et le roman familial qui s'y
rattache soient le seul moyen de garantir son maintien dans le groupe.
Je trouve très enrichissante la conception développée
par René Kars à propos de ce qu'il appelle «le socle
inconscient du groupe ». ii nous explique, et je souscris à
cette formulation, que le refoulement originaire se constitue probablement
à l'occasion de la rupture du pare-excitation. Pour que le questionnement
sur un refoulé commun ne puisse pas avoir lieu s'instituent entre
les membres du groupe des alliances inconscientes qui assurent la transmission
de la vie psychique. Il y a à la fois un accord implicite pour que
ne soit jamais évoqué l'événement intolérable,
et une transmission inconsciente à celui qui n'en a pas été
témoin. Autrement dit, un groupe qui acquiert sa cohérence
en ne parlant jamais de corde, indiquera à la fois qu'il y a eu
un pendu et qu'il ne faut point le savoir.
L'histoire des sciences
nous donne des exemples qui peuvent illustrer ce mécanisme de nescience
garant de la cohésion du groupe. Lorsque Copernic eut établi
que la terre tournait autour du soleil et non point l'in-verse, son éditeur
prit la précaution de faire préfacer son ouvrage par un de
ses élèves, qui expliqua que le travail de son maître
devait être entendu comme une spéculation qui ne mettait pas
en cause le géocentrisme. C'est-à-dire que Copernic ne put
porter à la connaissance une nouvelle idée qu'après
avoir dit qu'elle ne touchait pas à la validité des connaissances
établies, support de la religion, alors que, bien sûr, elle
les contredisait formellement.
Un autre astronome
célèbre, Tycho Brahe, observa en 1572 une nova (étoile
d'apparition récente). Il dut se livrer à des acrobaties
mathématiques, réduisant la portée de sa découverte,
pour ne pas battre en brèche un dogme établi, celui de la
fixité de l'univers... support indispensable de la religion. Il
faut noter que les astronomes chinois l'avaient observée depuis
de nombreuses années,...
page 116
| Emilie
a eu à l'âge de dix-huit ans ses premières crises d'épilepsie
dans les jours qui précédaient son entrée en mathématiques
supérieures. Cette rentrée était l'aboutissement d'une
longue lutte pour se faire apprécier de la part de ses parents qui,
d'après Émilie, préféraient sa jeune sœur Caroline,
et d'autre part de sa maîtresse de primaire dont la fille, sa deuxième
rivale, s'appelait aussi Caroline. |
. |
La fille de la maîtresse
est morte dans un accident de voiture dont sa mère était
responsable; Emilie a de son côté failli tuer sa sœur dans
un accident de voiture. Toute une problématique de double en danger
s'est élaborée au cours de sa psychothérapie.
Il n'y a pas longtemps,
Emilie, qui n'a pas eu de crises depuis trois ans que je la connais mais
qui prend du Valproate, m'a confié «C'est drôle, il
y a un an j'avais l'impression que dans ma tête toutes les cases
m'emmêlaient en désordre, et puis certaines étaient
noires. Depuis peu, j 'ai mis de l'ordre dans ma tête.» Je
crois qu'on va arrêter son traitement.
La mère de Victor
et celle de Franck ont perdu momentanément leurs capacités
de pare-excitation. L'événement réel fit resurgir
l'angoisse de mort qui planait dans ces familles. Mais l'évolution
heureuse de la santé des proches menacés a éloigné
le danger, et elles ont retrouvé leur rôle de pare-excitation.
Elles ont pu alors reprendre un travail de deuil inachevé et évoquer
leurs terreurs secrètes. La recherche de circonstances d'apparition
de la vraie première crise est presque toujours la voie royale d'accès
aux diverses défaillances du pare-excitation parental.
Ma démarche
est d'attirer l'attention sur la spécificité de l'angoisse
et son lien à des événements précisément
délimités, dont le dévoilement à une fonction
thérapeutique.
Nous avons vu que le
petit Paulo, lorsqu'il trouvait en moi une mère capable d'un «holding»
rassurant, ne faisait plus de crise, mais il suffisait que mon attention
faiblisse pour qu'il en fasse une...
page
119
Des infirmiers d'hôpital
psychiatrique ont observé que certains épileptiques (je pense
qu'il s'agissait surtout d'épilepsie temporale) étaient énervés
à l'approche de leurs crises. Aussi souhaitaient-ils que celle-ci
ait lieu le plus vite possible afin de voir leur malade se calmer. Ce type
de crise est trop souvent compare aux condensateurs dans lesquels la tension
monte progressivement et se décharge brutalement. Cette image purement
quantitative traite l'excitation comme une donnée en soi et néglige
la spécificité de cette excitation selon les sujets en la
détachant de ses contingences historiques. De même, l'image
fameuse de la bouteille de Leyde, tellement évidente, fonctionne
plutôt comme écran, telles ces métaphores qui redoublent
leur objet sans apporter aucune information supplémentaire.
En partant des constatations
les plus simples, il est aisé de repérer qu'en général,
les enfants ne font pas le même nombre de crises chez eux qu'à
l'hôpital, ou bien selon la présence ou l'absence de tel ou
tel éducateur ou soignant. Dans l'ensemble, il semble que les crises
soient plus fréquentes en famille. Nous avons vu à quel point
cela était un sujet de controverse entre les familles et nous. Certains
enfants s'excitent à répéter vainement des tentatives
d'approche de leurs parents; aucune relation ne pouvant se nouer ou se
renouer avec une mère qui en est empêchée. Paulo, qui
sort de son autisme en faisant des crises, et y retourne lorsque tout espoir
de relation avec sa mère est perdu, en est un exemple.
page
137
Héraclès,
archétype de l'épileptique, pourrait illustrer ce point de
vue. Né d'un adultère incestueux de Zeus, il était
dans l'esprit de son père voué à une fonction humaine
temporelle glorieuse. Mais cela est déjoué par l'épouse
de Zeus, Héra, qui tente de le faire tuer, en vain. Elle est mère
adoptive malgré elle, mais elle réussit à demi en
lui adjoignant un double — grâce à la complicité de
la déesse des accouchements —. Eurysthée, dont Héraclès
sera le fou, et qui cherchera à se débarrasser d'Héraclès
répétitive ment en l'envoyant combattre des monstres réputés
invincibles.
Héraclès
ne peut pas exister, car sa seule raison d'être est de donner du
plaisir à sa mère adoptive (servir à la gloire d'Héra)
— ce qui nous rappelle le «tripoter les bébés»
de la mère de Gatsby —' et il ne peut même pas mourir, puisque
son lien à Héra le rend immortel. Ne pouvant trouver de réalité
humaine, il est condamné à produire «comme si»
une image surhumaine mégalomaniaque, à se couler dans une
pseudo-identification grandiose. Il retrouve alors dans ses travaux, comme
peut-être l'épileptique dans ses convulsions, la mégalomanie
gestuelle totale et sans fantasmes objectaux qu'on retrouve dans les rages
motrices archaïques des tout-petits. Non inscrit dans une anticipation
humaine qui lui a été dérobée par son double
et cousin, il en est réduit à montrer son envers, tout en
nous rassurant par l'énormité et l'exagération de
ses actes sur le fait qu'en aucune façon ils ne nous concernent
et que d'aucune manière ils ne pourraient nous appartenir.
page
142
La vidéo montre
à quel point des échanges gestuels et de mimiques sont nombreux
et signifiants entre une mère et son jeune enfant. En quelques minutes
de projections télévisée d'une relation banale, on
voit des dizaines d questions et réponses muettes s'échanger.
On peut donc aisément comprendre qu'il n'est pas besoin de dire
pour transmettre. Les fantômes, interdits d parole, sont pourtant
évoqués au cours de la multitude d'échanges que toute
relation implique no/ens vo/ens. dessinant ainsi comme en un négatif
photographique ce qui n'est pas dit.
Pour insister un peu
et donner une autre comparai son, je pourrais évoquer ces jeux reposants
que nous proposent les journaux, l'été, afin de remplir une
page vide d'actualité, et qui consistent à noircir les case
marquées d'une croix sur une page où rien n'est perceptible
jusqu'à ce que les crayonnages dessinent petit à petit la
silhouette d'un bonhomme ou d'une saynète
On le voit, il n'est
pas nécessaire de faire appel des phénomènes magiques
pour rendre compte de ce que les psychanalystes appellent la communication
d'inconscient à inconscient.
page
166
La pratique des examens
prolongés associant la vidéo et l'enregistre-ment continu
a amélioré cette lacune mais pourtant de nombreux patients
«passent entre les gouttes ».
Je vais esquisser deux
histoires cliniques qui montrent que le psychanalyste est souvent aux premières
loges pour observer précisément les crises, et donc pour
aider à l'établissement du diagnostic.
J'ai rencontré
Denis, adolescent affecté d'une hémiplégie congénitale
dont les séquelles étaient visibles quoique modérées,
pour donner un avis à une équipe voisine de mon service.
Il avait eu au cours
de son enfance des épisodes très évocateurs d'une
crise généralisée. Par ailleurs, il présentait
un curieux symptôme qui le poussait, à certains moments et
lorsqu'on l'approchait de trop près, à envoyer sa main en
griffe en direction de l'œil de celui qui se trouvait à proximité.
L'hypothèse
d'une épilepsie partielle simple avait été écartée
à cause de la complexité du geste et du fait que celui-ci
était orienté et très efficace (le visage de plusieurs
personnes du service en avait fait les frais). Pourtant, le témoignage
des psychothérapeutes qui le suivaient en psychodrame aurait permis
de reprendre des investigations plus poussées, car selon moi des
signes précis, qu'eux seuls avaient pu observer, étaient
très en faveur d'une épilepsie partielle. Certaines situations,
certains mots, comme «école », déclenchaient
à coup sûr ce geste agressif, mais surtout il était
précédé, annoncé par une fixité du regard
associée à un accès de pâleur du visage.
Il n'y a guère
que l'épilepsie pour produire une pareille séquence...
page
167
Les neurologues ont
tendance à se méfier des points de vue du psychanalyste,
supposés peu scientifiques... Les neuropsychologues sont très
orientés vers ce qu'ils peuvent mesurer dans les facteurs psychiques.
Les psychanalystes redoutent le point de vue opératoire des deux
premiers et craignent que la guérison du symptôme «à
tout prix» se fasse au détriment de l'équilibre psychique
général de la personne. Pourtant, le temps a passé.
Denis aurait bénéficié d'une intervention limitée
susceptible de supprimer des crises totalement invalidantes — puisqu'il
ne pouvait, à l'époque où je l'ai connu, aller à
l'école, ni même dans un institut médico-pédagogique
tant il était craint à cause de son symptôme violent.
D'un autre côté, il était peu concevable de se contenter
d'une disparition des crises tant elles avaient pris une place dans son
équilibre psychique; un travail psychothérapique me parut
mdispensable si l'on voulait éviter que les crises, une fois disparues,
ne soient remplacées par un autre symptôme, peut-être
encore plus indésirable. En effet, même si l'origine lésionnelle
est plus que vraisemblable, ses crises ne survenaient pas n'importe quand,
ni avec n'importe qui, et elles déclenchaient après coup
une grande culpabilité. De plus, elles lui permettaient d'avoir
un statut particulier dans son entourage et lui servaient à tenir
à distance des mouvements affectifs trop intenses.
page
170
Guérir
les crises, c'est changer totalement de mode de vie, d'image de soi, de
projet existentiel, et cela ne se fait pas facilement... Soubayrol dit
que le plus difficile pour un épileptique n'est pas de guérir
les crises mais de guérir d'avoir été épileptique...
page
174 Un petit survol clinique
D'abord, l'épilepsie
n'est pas à proprement parler une maladie, mais un symptôme
commun à un grand nombre d'affections fort différentes, dont
les causes, le pronostic et le traitement sont divers.
Le symptôme commun
est la, ou plutôt les, crises d'épilepsie, car là aussi,
on en distingue plusieurs sortes. Le point commun entre les crises, c'est
qu'elles résultent toutes de la décharge simultanée
anormale d'un grand nombre de neurones.
On doit donc procéder
en deux temps, même pour expliquer sommairement ce que sont les épilepsies.
Il faut, d'une part, décrire les différentes sortes de crises
et les classer. Il faut, d'autre part, expliquer comment les crises, leurs
combinaisons, leur association avec d'autres symptôme s permettent
de décrire des maladies ou des syndromes dont on pourra approcher
la cause.
Je vais décrire
les différentes formes de crises en suivant l'ordre de la classification
internationale des crises épileptiques qui date de 1981 et reste
en vigueur ; j'ai mis en premier la crise généralisée
toni-cyclonique parce qu'elle est la plus connue des non-spécialistes
et qu'elle a longtemps servi de type de description dans les manuels médicaux.
page
176 On l'observe aussi chez les mammifères...
page
182
En 1989, lors d'un
congrès à New Delhi, une classification internationale des
épilepsies et syndromes épileptiques a été
adoptée par l'ensemble des épileptologues. Cette classification
combine deux ordres de critères qui sont d'une part le caractère
généralisé ou localisé des crises, d'autre
part l'existence ou l'absence d'une cause connue ou supposée.
La combinaison de ces
deux critères aboutit à distinguer quatre grandes classes
de syndromes et dix sous-classes.
Les grandes classes
sont
1. les épilepsies
et syndromes épileptiques locaux (c'est-à-dire localisés);
2. les épilepsies
et syndromes épileptiques généralisés
3. les épilepsies
dont le caractère local ou généralisé n'est
pas déterminé;
4. des syndromes spéciaux.
A l'intérieur
de ces classes, le fait qu'une cause est connue ou soupçonnée
va déterminer des sous-classes qui sont:
1. les épilepsies
idiopathiques, c'est-à-dire supposées sans cause repérable;
2. les épilepsies
symptomatiques lorsqu'on peut reconnaître ou soupçonner une
cause précise;
3. les épilepsies
cryptogéniques lorsqu'on ne peut pas déterminer clairement
une cause tout en pensant qu'elle est possible.
Cette classification
a l'avantage de créer un cadre universel commun à tous les
épileptologues. Bien sûr, elle comporte des inconvénients,
notamment de laisser des zones d'ombre lorsqu'on parle de zone soupçonnée
ou lorsqu'on suppose idiopathique ou cryptogénique un ensemble de
symptômes. . Pourtant, dans
l'ensemble, cette classification
se révèle utile, réaliste, dans la mesure où
elle ménage des cadres d'attente aux assez nombreux syndromes encore
imparfaitement élucidés, mais pourtant bien repérés.
De mon point de vue,
elle a toutefois un grave défaut négliger, parmi les causes
possibles, les causes psychiques. Ceci peut s'expliquer par l'histoire
de 1 'épileptologie.
Etant donné
le polymorphisme des crises et des syndromes, la dénomination «épilepsie»
a été fort longtemps à l'origine d'un fatras inextricable.
Or, l'apparition de l'électroencéphalographie d'abord puis
des méthodes efficaces d'exploration du cerveau, notamment le scanner
et l'IRM, ont permis de mettre de l'ordre. Mais la plupart des utilisateurs
de ces moyens d'exploration n'ont que peu d'intérêt pour la
psychologie; de surcroît, les conditions habituelles d'exercice médical
ont fait le plus souvent négliger le dialogue nuancé qui
reste l'apanage presque exclusif des psychiatres et de quelques généralistes.
Il est donc fort compréhensible que les associations de crises avec
les événements de la vie psychique n'aient été
que fort rarement repérées et, lorsqu'elles le furent, considérées
comme des épiphénomènes. Ceci d'autant plus que les
premiers succès dans la recherche étiologique ont à
tort fait croire qu'il serait possible de trouver de plus en plus d'étiologies
lésionnelles. Or, il faut bien dire que la recherche d'étiologie
est souvent décevante; pourtant, l'illusion d'une organicité
exclusive demeure.
A mon avis, il
manque à cette classification un critère: le degré
de gravité probable.
Ce n'est pas que je
sois friand de pronostics, bien au contraire, car ils se révèlent
souvent faux et démobilisants, mais dans le cas des épilepsies,
ce critère aurait l'intérêt de souligner un fait important
bon nombre d'épilepsies sont relativement bénignes, n'en-traînant
que de rares crises, parfois uniquement nocturnes. Certaines guérissent
spontanément dans un délai prévisible. Rares sont
les formes qui s'accompagnent de troubles physiques ou psychiques gênants
— quand c'est le cas, il s'agit d'une maladie repérable, qui entraîne
à la fois des crises et d'autres désordres. En effet, il
est utile de préciser que très exceptionnelles sont les circonstances
dans lesquelles on a pu repérer une responsabilité des crises
sur d'éventuelles séquelles; trop exceptionnelles pour qu'on
puisse prendre comme ligne de conduite unique la cessation des crises.
Ceci méritait
aussi d'être précisé car il est bien établi
que les crises en elle-même ne rendent ni fou, ni idiot, ni paralytique.
Il y a même lieu de penser qu'à part dans les épilepsies
temporales-hippocampiques (situées dans la profondeur du lobe temporal),
des crises, même nombreuses, n'aggravent pas la maladie.
Ceci implique des conséquences
pratiques importantes. Car on devra peser minutieusement avec chaque patient
les inconvénients des crises face aux inconvénients du traitement
et de ce qui l'accompagne.
En dehors des inconvénients
prévisibles des crises isolées, la possibilité de
survenue d'un état de mal va compliquer toute décision. Un
état de mal consiste dans la survenue de crises s'enchaînant
de façon ininterrompue pendant un temps qui peut être long.
Il est alors impératif d'arrêter cette succession de crises,
car on sait que des troubles graves peuvent en résulter....
Je pourrais d'ailleurs
ajouter qu'il s'agit probablement d'un faux problème, car même
lorsqu'une étiologie lésionnelle précise existe et
se trouve dûment repérée, rien ne prouve qu'elle soit
la seule cause de déclenchement des crises.

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